
La rentrée : reprendre sa place… ou en changer ?
La rentrée… Elle est porteuse de beaucoup de symboles. Pour certains, elle représente un nouveau départ. Une page blanche. Septembre serait le moment de prendre de bonnes résolutions, d’entreprendre, de commencer enfin ce que l’on remet à plus tard. Pour d’autres, la rentrée est plutôt synonyme d’angoisse, de peur, parfois d’une boule au ventre qui apparaît dès les derniers jours d’août
Nous vivons finalement de nombreuses rentrées au cours de notre existence. Certaines semblent anodines, d’autres restent étrangement inscrites dans notre mémoire.
Je me souviens de mon entrée en sixième comme si c’était hier : la grande cour et cette impression d’être minuscule. J’ai aussi en mémoire la rentrée dans mon premier travail. On se prépare, on choisit ses vêtements, on imagine ce qui nous attend. Puis on arrive et il faut prendre sa place.
Aujourd’hui, à chaque rentrée, les réseaux sociaux regorgent de conseils : comment réussir sa rentrée, retrouver son énergie, mieux s’organiser, reprendre le sport, manger sainement, se fixer des objectifs… Une liste longue comme le bras. La rentrée porte en elle nos inquiétudes.
"Profiter de ce moment de reprise pour entendre ce qu'il vient questionner"

Une injonction : réussir sa rentrée
Comme si septembre devait nécessairement être réussi. Une injonction supplémentaire dans des vies et des agendas déjà bien remplis.
Et si l’on regardait la rentrée autrement ?
Revenir, c’est aussi se séparer. Une rentrée marque d’abord une coupure. Elle vient mettre fin à cette parenthèse un peu particulière que sont les vacances. Pendant quelques semaines, les rôles et les places ont parfois pu se déplacer. Les enfants ne sont plus seulement des élèves. Les adultes ne sont plus seulement des travailleurs. Les horaires changent, les habitudes se relâchent, les places deviennent quelquefois moins figées.
Il y a davantage de souplesse, de respiration.
Puis vient septembre.
Il faut retrouver les horaires, l’école, les collègues, les transports, les obligations. Retrouver sa place.
Et c’est peut-être là que la rentrée devient intéressante psychiquement.
Quelle place vais-je retrouver ?
Ai-je envie d'y retourner ?
Est-ce que je veux encore de cette place ?
Je pense à cette adolescente très angoissée quelques jours avant sa rentrée. Elle ne s'interrogeait pas tellement sur ses cours ou son emploi du temps. Ce qui l'inquiétait était ailleurs : allait-elle retrouver ses amies ? Seraient-elles encore ses amies ?
Derrière une rentrée apparemment banale se jouent ainsi des questions de séparation, d'appartenance, de perte et de retrouvailles.
Il y a aussi quelque chose de profondément psychanalytique dans la rentrée : la répétition.
On recommence.
Les réveils sonnent de nouveau à la même heure. Les enfants reprennent le chemin de l'école. Les réunions reviennent. Les mêmes collègues se retrouvent autour de la machine à café. Les obligations familiales, professionnelles et sociales reprennent leur place.
Une sorte de petit mythe de Sisyphe ordinaire.
Paul, que je reçois au cabinet, me parle justement de cette sensation. Il ne se sent « pas prêt » pour la rentrée. Mais, peu à peu, autre chose apparaît dans son discours : ce n'est pas seulement la reprise du travail qui lui pèse. Il est las de refaire le taxi pour ses enfants tous les soirs. Las de retrouver certaines habitudes professionnelles. Il évoque avec amertume la pause-café avec ses collègues : « Ce sont toujours les mêmes blagues, les mêmes débats. »
Il voudrait que quelque chose change. Et en même temps, le changement lui fait peur.
C'est peut-être l'une des tensions que la rentrée rend particulièrement visible : nous pouvons nous plaindre de ce qui se répète tout en étant profondément attachés à cette répétition.
Le connu nous enferme parfois, mais il nous rassure aussi.
Et moi, qu'est-ce que je veux reprendre ?
La rentrée ne nous confronte donc pas seulement à ce que nous devons reprendre.
Elle peut nous confronter à notre désir.
Qu'est-ce que j'ai envie de reprendre ?
Qu'est-ce que je n'ai plus envie de reprendre ?
Qu'est-ce que je voudrais commencer ?
Du violon, de la mosaïque, une formation, des études, un autre travail, une activité abandonnée depuis des années ?
Mais ces envies ne sont jamais complètement anodines. Elles viennent parfois déranger l'organisation que nous avons construite. Elles nous obligent à nous demander ce que nous faisons de notre temps et, plus profondément encore : « Qu'est-ce que je fous là ? »
Question inconfortable, mais essentielle.
Septembre matérialise le temps qui passe.
Car il y a encore autre chose dans la rentrée : le temps.
Une rentrée supplémentaire.
Une classe de plus pour nos enfants. Une saison qui change. Un été qui se termine. La petite dernière qui entre dans sa dernière année de collège. Les plus grands qui, peut-être, quittent le nid.
Septembre devient ainsi un petit marqueur dans notre biographie.
Comme des grains de sable qui s'égrènent.
Nous nous souvenons soudain d'autres rentrées. De l'enfant que nous étions. De celui que notre enfant était encore il y a peu. D'un ancien travail, d'une ancienne maison, d'une autre époque de notre vie.
C'est sans doute pour cela que la rentrée peut provoquer une étrange vague à l'âme. Parce qu'elle contient simultanément quelque chose qui recommence et quelque chose qui ne reviendra plus.
Et si la rentrée n'était pas une page blanche ?
Peut-être est-ce là que l'idée de « page blanche » trouve sa limite. Nous ne recommençons jamais véritablement de zéro. Nous revenons avec notre histoire, nos répétitions, nos pertes, nos désirs, nos hésitations et tout ce que les rentrées précédentes ont laissé en nous.
Il ne s'agit donc peut-être pas de « réussir sa rentrée ».
Ni de prendre dix nouvelles résolutions.
Mais simplement de profiter de ce moment de reprise pour entendre ce qu'il vient questionner :
Qu'est-ce que je retrouve ?
Qu'est-ce que je répète ?
À quelle place suis-je en train de retourner ?
Et est-ce encore celle que je désire ?
Ce n'est sans doute pas un hasard si septembre est parfois le moment choisi pour commencer une analyse ou une thérapie.
Non pas nécessairement pour devenir une meilleure version de soi-même.
Mais peut-être pour commencer à entendre quelque chose de ce qui, rentrée après rentrée, recommence.