Articles · Vie personnelle · 4 min de lecture

Je vais mal mais…

« Je suis fatigué. » Une lassitude qui s’installe, que ni les vitamines ni les vacances ne réparent, alors que tout va bien. Et si cette fatigue venait signaler qu’un écart s’est creusé entre la vie que l’on mène et ce que l’on désire ?

Le « je vais mal » se traduit souvent d’abord par :

« Je suis fatigué. »

Une lassitude qui s’installe profondément, dans la durée.

On se réveille le matin et la fatigue est déjà là.

Elle prend tout le corps. Elle est visqueuse, poisseuse. Le corps est lourd, très lourd. Il a du mal à se mouvoir. Il ressent même parfois quelques douleurs.

On pense au changement de saison, à la charge de travail, aux enfants qui nous assaillent de toutes parts, à nos parents qui nous invitent encore ce week-end, aux amis qui proposent quelques jours au bord de la mer…

Alors on tient.

Mais après une triple cure de vitamines, des compléments aux plantes et quelques vacances reposantes, elle est toujours là, bien présente.

Cette fatigue.

Elle s’est installée, s’est développée, parfois jusqu’à devenir chronique.

Elle a pris place à l’intérieur de nous, telle un monstre tranquille.

Puis viennent s’ajouter des pensées qui deviennent plus envahissantes.

Des doutes.

Des idées moroses.

Et on continue de tenir.

Tenir les agendas.
Tenir les plannings.
Tenir les rendez-vous.

Et le matin, cela devient de plus en plus difficile.

Alors on rempile pour du magnésium, du fer, des oméga-quelque-chose…

Le leitmotiv est là :

« Je dois tenir. »

Après tout, j’ai tout pour être heureux.

Un super boulot.
Un super compagnon ou une super compagne.
Des enfants merveilleux.
Une maison.
Des amis.
Une vie réussie.

Oui, mais…

Que vient nous dire cette fatigue lorsqu’on traîne la patte tous les matins pour se lever ?

Lorsqu’elle s’installe pendant plusieurs semaines ?

Lorsqu’on commence à porter sa propre vie comme un manteau devenu trop lourd, trop encombrant ?

Notre copine ou notre pote nous dira que c’est un coup de mou.

Qu’il faut faire du yoga.

Sortir davantage.

Se changer les idées.

Et les magazines nous répètent à l’envi qu’il faut s’épanouir, prendre soin de soi, être heureux.

Mais est-ce vraiment une petite déprime passagère ?

Ou autre chose ?

Et surtout :

Pourquoi aller mal alors que tout va bien ?

Mais finalement…

C’est quoi, « tout va bien » ?

Au cabinet, j’entends souvent :

« C’est rien. »

« Je ne sais même pas pourquoi je viens. »

« Je n’ai pas de raison d’aller mal. »

« Tout va bien dans ma vie. »

Alors pourquoi ce léger goût d’amertume qui s’insinue ?

Cette impression que quelque chose ne tourne plus tout à fait rond ?

Cette « fatigue d’être soi », pour reprendre l’expression du sociologue Alain Ehrenberg ?

Que nous raconte cette fatigue ?

Et surtout :

Pourquoi faut-il tellement tenir ?

Tenir quoi ?

On tient un rythme.

On tient un boulot.

On tient une famille.

On tient une maison.

On tient des obligations, des responsabilités, des devoirs, des rôles.

On tient parfois même l’image que l’on voudrait continuer à avoir de soi-même.

Puis, un jour, quelque chose se fissure.

Une petite brèche apparaît.

Et une question que l’on tenait jusque-là à distance commence à se faire entendre :

Et moi, est-ce que j’en ai toujours envie ?

Est-ce que ce rythme me convient encore ?

Est-ce que cette place que j’occupe est encore la mienne ?

Est-ce que cette vie-là me va toujours ?

C’est peut-être là que la fatigue peut être entendue autrement.

Non pas uniquement comme quelque chose qu’il faudrait faire disparaître, mais comme un symptôme.

Quelque chose qui vient signaler qu’un écart s’est creusé.

Entre ce que l’on fait et ce que l’on désire.

Entre ce que l’on pense devoir être et ce que l’on est devenu.

Entre la vie que l’on a construite et celle dont on aurait peut-être envie aujourd’hui.

La fatigue ouvre alors une faille, une brèche.

Elle nous indique que, peut-être, seulement peut-être, nous ne sommes pas aussi heureux que nous voudrions bien le croire.

Et ce n’est pas forcément que notre vie est mauvaise.

C’est parfois simplement qu’elle ne nous ressemble plus tout à fait.

En psychanalyse, c’est précisément là que la parole peut commencer à faire son travail.

Au cabinet, on détricote tout cela.

Les obligations.

Les attentes.

Les « il faut ».

Les « je dois ».

Ce que les autres attendent de nous.

Ce que nous exigeons de nous-mêmes.

Et peu à peu, l’élaboration permet de regarder ces espaces laissés de côté : nos envies, nos renoncements, nos contradictions, nos désirs.

Elle permet parfois de regarder ce que l’on ne voulait plus voir.

Ou ce que l’on ne s’autorisait pas encore à penser.

Non pas forcément pour tout quitter, tout changer ou renverser sa vie.

Mais pour pouvoir à nouveau se demander :

Qu’est-ce que je veux, moi, aujourd’hui ?

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